06 novembre 2011

L’alternative est-elle possible en politique ?

Jon Gnarr DragEn Mai 2010, un séisme secouait la classe politique islandaise. Jon Gnarr, ancien punk connu des islandais pour ses talents d’humoriste et d’acteur était élue à la mairie de Reykjavik, petite capitale de 120,000 habitants.

A la tête d’une liste regroupant 15 glorieux anonymes allant du punk à la mère au foyer, Jon Gnarr et son « Best Party » venait de battre le traditionnel parti de l’indépendance avec un programme truffé de promesses farfelues (qu’il promettait par ailleurs de ne pas tenir), allant de l’acquisition d’un ours polaire pour le zoo de Reykjavik, au projet de construction d’un Disneyland près de l’aéroport de la ville, à l’engagement en faveur de la gratuité des serviettes dans les piscines municipales.

Celui que l’opposition qualifie sans humour de clown avait fait de l’absurde son cheval de bataille et c’est ce que la grande majorité des médias qui se sont intéressés à lui ont retenu du personnage. Mais si l’on s’y intéresse de plus près il est facile de voir que derrière cette façade bon-enfant, la part de sérieux est énorme et les idées novatrices.

Rejet de la politique, anarchisme et féminisme

Dans un très long entretien accordé au magazine Islandais en langue anglaise The Grapevine, Jon Gnarr revient à plusieurs reprises sur les problèmes majeurs qui entravent sa volonté de faire bouger les choses : la politique et les politiciens. Pour lui ce sont le formalisme et la déconnexion d’avec le monde réel de la classe politique (« ils essayent encore d’analyser une nouvelle ère avec leurs vieilles méthodes. Ce serait drôle si ça n’était pas aussi triste et dangereux », « Nous votons pour des représentants auxquels nous n’avons plus accès par la suite. J’aimerais voir une sorte de système où la politique disparait de l’équation, au moins au niveau de la municipalité »). Et ce sont des choses contre lesquelles il essaye de lutter, notamment en tenant la population informé de son quotidien de maire via sa page Facebook « Diary of a Mayor » et la mise en place du site internet « Better Reykjavik », encourageant la démocratie directe en offrant aux citoyens la possibilité de faire des propositions et de donner leur avis sur des débats en cours…

Il parle également du féminisme et de son combat pour l’égalité des sexes (« Je pense qu’une majorité des problèmes du monde se résoudraient tout seuls si on construisait une société où les femmes seraient au pouvoir. Ce n’est pas certain que ça fonctionne sur le long terme, je pense qu’il est toujours nécessaire de viser une égalité des sexes, mais ça pourrait nous apprendre une bonne leçon ») en s’attaquant notamment aux organisations subventionnées par la ville. Celles-ci doivent maintenant justifier de l’application de la charte des droits de l’homme de la ville qui inclut la parité homme / femme dans les comités de direction afin de continuer à recevoir l’appui financier de la ville.

Le personnage ne manque bien sûr pas d’attirer les critiques des anciens partis majoritaires qui lui reprochent son manque d’éducation (Gnarr a arrêté l’école très jeune), son mépris du protocole et son apparente décontraction lors de conseils municipaux. Ils l’attaquent également sur son bilan provisoire qui inclut une hausse des impôts locaux et une diminution du budget de la ville et n’hésitent pas à user de chiffres issus d’un sondage datant de septembre qui crédite Gnarr d’un plutôt maigre 38% d’opinions positives. Ce à quoi le maire rétorque « ces sondages ne me touchent pas vraiment. Nous nous attaquons à des sujets qui vont impacter sur notre popularité et nous en sommes conscients. C’est une des raisons pour lesquelles personne ne s’y était attaqué avant. Mais nous ne sommes pas là pour participer à un concours de popularité et nous ne cherchons pas à être réélus. »

Les précédents Jello Biafra et Coluche

Jello BiafraEn 1979, Jello Biafra, chanteur des mythiques Dead Kennedys (groupe fondateur du mouvement punk-hardcore dans les années 80) se présente aux élections municipales de San Francisco. Son programme inclut quelques pépites qui seront retenues par les médias : obligation pour les hommes d’affaire de s’habiller en clowns, construction de statues de Dan White (l’assassin d’Harvey Milk) dans tous les parcs de la ville, emploi d’agents municipaux pour aller faire la manche dans les quartiers huppés de la ville…

Mais d’autres propositions novatrices comme la légalisation du squattage dans les immeubles vides appartenant à des entreprises ne remplissant pas leurs obligations fiscales ou l’obligation pour les policiers de se faire réélire dans leurs quartiers respectifs (les forçant ainsi à rendre des comptes dans les cas de violences policières (notamment racistes) très répandues à cette époque.) ne furent pas l’objet de l’intérêt des médias, au grand dam du principal intéressé. Jello Biafra termina en quatrième position avec 3,79% des suffrages et rejoignit le Green Party où il se présenta à l’investiture pour les présidentielles de 2000, perdant contre Ralph Nader et le soutenant par la suite très activement dans ses différentes campagnes.

Deux ans plus tard, en France, la candidature de Coluche aux élections présidentielles de 1981 fait les gros titres. Sa célèbre déclaration de candidature « j'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche, le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! » fait date, et les 16% d’intentions de vote avec lesquelles il est crédité à 6 mois des élections sèment la panique dans les rangs des candidats.


Son intention de montrer aux hommes politiques qu’un clown assumé puisse être élu fait peur. S’ensuit un véritable blocus médiatique (annulation d’interviews et d’émissions télés…) facilité par le fait que les responsables des trois chaînes télés et de Radio France sont choisis par le pouvoir. Les pressions et diverses menaces exercées sur Coluche conduisent finalement au retrait de sa candidature et très probablement à la victoire de la gauche et de François Mitterrand qui récupèrent une grande partie de l’électorat de l’humoriste.

La surprise du Parti Pirate à Berlin

Pirate PartyA la mi-septembre 2011, un parti politique créait la surprise à Berlin. Le Pirate Party avec 8,9% des suffrages, obtenait 15 sièges au parlement du land de Berlin. Affilié au parti pirate suédois, il milite notamment pour une plus grande liberté sur Internet, une refonte des règles de propriété intellectuelle, la transparence au niveau gouvernemental ou encore la gratuité des transports publics et la légalisation de la Marijuana.

Le Pirate Party s’était déjà fait remarquer en 2009 en Suède lorsqu’il avait réussi à obtenir deux sièges au parlement européen et était devenu en moins de 2 ans la troisième force politique du pays en nombres d’adhérents. Il s’était également distingué lors du procès Pirate Bay en hébergeant gratuitement une partie des serveurs du site de téléchargement illégal. En 2010 il avait rendu le même service à Julian Assange et à son site Wikileaks, démontrant ainsi son soutien à la cause de la transparence des informations au niveau étatique.

La question de la légitimité

Ces diverses initiatives émanant d’organisations ou de personnes étrangères au milieu de la politique ont bien entendu pour effet d’agacer la classe politique en place. Fustigeant le plus souvent l’inexpérience et la supposée irresponsabilité de leurs opposants (Pierre Bourdieu résumant d’ailleurs brillamment la situation : « Sur l'usage que certains hommes politiques font de l'accusation d'irresponsabilité lancée contre les profanes qui veulent se mêler de la politique : supportant mal l'intrusion des profanes dans le cercle sacré des politiques, ils les rappellent à l'ordre comme les clercs rappelaient les laïcs à leur illégitimité ») ils ont néanmoins de plus en plus de difficultés à trouver une oreille attentive auprès de la jeunesse qui voit en ces partis « alternatifs » un moyen d’exprimer son exaspération; une exaspération vis-à-vis du monde politique qui est souvent perçu comme une élite totalement déconnectée du monde réel et incapable d’apporter des solutions concrètes aux problèmes d’une jeune génération d’électeurs. 

Si la route vers le changement structurel du modèle politique est encore très longue, il se peut qu’on soit enfin en train d'assister à la pose de ses premiers pavés. Et comme le résume bien Jon Gnarr, « Nous n’avons pas besoin de leaders. Nous avons avant tout besoin de plus de responsabilités individuelles ».

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